Il était 9 heures, ce 8 avril 1987, lorsque Neville et John partirent à skis. L'escalade viendrait plus tard. À 3 600 mètres, alors qu'ils approchaient du glacier de Grenz, le vent se leva, accompagné de rafales de neige. Mais le Grenz était si tentant qu'ils continuèrent.
Ils étaient en route depuis une demi-heure lorsque Neville, qui se trouvait à 200 mètres derrière son ami, sentit soudain la neige céder sous son poids. Et, brusquement, il plongea, la tête la première, dans une crevasse étroite. Ses skis, longs de 1,80 m, se cognaient aux parois déchiquetées...
Puis, au bout d'une vingtaine de mètres, il y eut une secousse violente, et la chute s'arrêta pile. Les deux skis de Neville s'étaient coincés dans un rétrécissement de la crevasse; ses bâtons lui échappèrent et disparurent dans le vide.
S'il avait été en train de faire du ski alpin, les fixations de sécurité se seraient automatiquement ouvertes, et il aurait suivi ses bâtons au fond du gouffre. Heureusement, il skiait en vue d'une escalade et utilisait donc des fixations avant à ouverture manuelle ainsi que des lanières de cuir pour attacher ses skis à ses chevilles. Ces deux détails lui avaient sauvé la vie. Provisoirement...
Pendu à ses skis la tête en bas, comme une carcasse d'animal dans un abattoir, il battait l'air de ses bras, angoissé et maudissant sa stupidité : « Traverser un glacier sans s'encorder! Je l'ai bien cherché! »
Il pouvait
à peine remuer la tête. Son sac à dos, qui faisait
plus de sept kilos,
avait
basculé et pesait sur sa nuque. Au-dessus de lui, il apercevait
un
minuscule
cercle de lumière : le trou qu'il avait fait en crevant la
couche de
neige.
Il vit alors avec effroi que ses skis, presque parallèles, pliaient comme des arcs, tirés par ses 80 kilos. Certes, ils étaient résistants, avec leurs larges planches de fibre synthétique et leurs carres d'acier. Mais s'ils continuaient de s'arquer, ils glisseraient des rebords qui les retenaient et sa chute se poursuivrait... Au-dessous de lui, la crevasse s'ouvrait jusqu'à l'infini ! Puis, il vit du sang qui tachait la glace, coulant à grosses gouttes d'une profonde entaille qu'il avait au front. « Je vais rester pendu ici jusqu'à ce que mort s'ensuive ! » se dit-il.
À 9 h 35, John Delamere s'arrêta pour attendre son compagnon. La tempête empirait, et il voulait proposer à Neville de rentrer au refuge. Mais il ne vit plus personne. Les tourbillons de neige effaçaient ses propres traces.
Gare au
faux mouvement !
Dans la pénombre de la crevasse, Neville commençait à se sentir engourdi par le froid. « John! » hurla-t-il. Mais les parois de glace étouffaient ses cris. Il fallait à tout prix qu'il arrive à se remettre à l'endroit! Il essaya d'atteindre ses fixations, mais son sac à dos le tirait en arrière. Dedans, il avait tout son matériel de survie : trousse de premiers secours, vivres, piolet, crampons, pitons. Comment l'enlever et le mettre en lieu sûr?
Il aperçut,
au niveau de sa taille, une corniche d'une vingtaine de
centimètres de
large.
il réussit à faire glisser le sac de ses épaules
et à se redresser
suffisamment pour le caler sur ce perchoir. Alpiniste chevronné,
il
avait les
jambes très musclées; mais ce mouvement était une
torture pour ses
abdominaux.
De
nouveau, péniblement, il releva le buste et réussit
à entourer son ski
gauche
de ses deux bras. Il resta un moment suspendu ainsi, comme un singe,
puis tendit
la main pour défaire la fixation du ski. Catastrophe ! De
l'épaule, il
heurta
son sac, qui glissa de la corniche. Désespéré, il
le vit disparaître
dans le
vide avec son précieux contenu. La crevasse était si
profonde qu'il ne
l'entendit même pas toucher le fond.
Neville parvint enfin à détacher ses fixations. Ses jambes basculèrent dans le vide, et il sentit osciller le ski auquel il se raccrochait par les bras. Avec des précautions infinies, il passa son genou droit par-dessus et tendit la jambe gauche vers la paroi... Il trouva une prise, y cala son pied, puis, lentement, en retenant sa respiration, il parvint à s'accroupir sur le ski. Celui-ci s'arqua si dangereusement que Neville fit porter tout son poids à gauche, vers la minuscule corniche où s'accrochaient les spatules de ses skis. Puis il ramena sa jambe droite et se redressa lentement.
Enfin, il était debout, les pieds
posés
sur les
spatules, la corniche supportant la majeure partie de son poids ! Le
dos collé
à la paroi, il restait figé, épuisé,
frissonnant,
terrifié à l'idée qu'un faux mouvement pourrait
lui faire prendre le
chemin
de son sac à dos.
Dans la crevasse, la glace grinçait de façon inquiétante. On aurait dit qu'elle vivait. Neville avait l'impression que les parois allaient se refermer sur lui et l'écraser, une illusion due à la neige qui, en s'accumulant autour du trou, 20 mètres plus haut, rétrécissait l'ouverture. « Au secours ! » cria-t-il, sans aucun espoir d'être entendu.
Escalader les parois glacées avec des chaussures à semelle de caoutchouc était hors de question. Un instant, il eut l'idée insensée de descendre au fond de la crevasse pour récupérer son piolet, ses crampons et ses pitons : avec son matériel, il aurait pu s'en sortir, mais il aurait peut-être 200 mètres à descendre. « Ce serait de la folie! » se dit-il.
Il était 10h10. De toute façon, il fallait faire quelque chose! Il posa le pied gauche sur le talon de son ski droit, cala sa chaussure droite sur la paroi opposée, se pencha pour prendre son autre ski et le plaça en travers de l'abîme à hauteur de poitrine, coinçant les bouts dans des prises. Soudain, il eut une illumination - et s'il continuait à monter ainsi chaque ski alternativement pour faire une sorte d'échelle?
Lorsqu'il se hissa sur son premier « barreau », le ski rebondit sous lui comme un ressort. Son regard plongea dans le vide. Mais le perchoir tint bon. Maintes fois, il répéta la manœuvre, utilisant les moindres fissures, trous, poches, replis, saillies; lorsqu'il n'en trouvait pas, il creusait des prises dans la paroi avec le bout d'un ski. « Ne t'arrête pas; évite de peser sur le milieu des skis, tiens-toi sur les extrémités », se répétait-il sans cesse.
La neige rendait les planches glissantes, et le froid ôtait toute sensibilité à ses doigts. Un ski lui échappa. Pendant une fraction de seconde, il le vit amorcer sa chute. Instinctivement, il le rattrapa de l'autre main. Si jamais il perdait un ski, il était fichu! Enfin, au bout d'un temps qui lui parut interminable, il vit qu'il se rapprochait de l'ouverture. Trois mètres et demi à peine l'en séparaient.
Un cauchemar de 90 minutes
Mais là, la crevasse se rétrécissait : il n'y avait plus assez de place pour caler ses skis aux parois. Encore un obstacle, si près du but! Il piqua la paroi de la cheminée avec l'extrémité d'un ski et s'aperçut avec soulagement que ce n'était pas de la glace, mais de la neige durcie. En calant son dos contre une paroi, il pourrait, à coups de pied, pratiquer des prises dans celle d'en face et se pousser ainsi vers le haut.
« Tu vas avoir besoin de tes skis pour retourner au refuge, pensa-t-il. Il faut les lancer sur le glacier. » Dans l'état d'épuisement où il se trouvait, les planches lui parurent aussi lourdes que des troncs d'arbre! Il réussit pourtant.
Quelques
instants plus tard, au prix de nombreuses contorsions, il prenait enfin
pied sur
le glacier. Il était 11 heures. Il venait de passer dans cette
crevasse
les 90
minutes les plus effroyables de sa vie! Il se laissa tomber sur la
neige,
tremblant de tous ses membres.
Mal
assuré sur ses skis, il entreprit la descente vers le refuge. En
chemin, il
rencontra deux alpinistes autrichiens qui lui donnèrent des
gants et
l'accompagnèrent. Il avait des entailles à la tête
et aux mains, un
doigt
cassé, un genou meurtri, mais aucune blessure
grave.
Quand
John rentra, un peu plus tard, il trouva Neville en train de
déguster
un bon
chocolat chaud.
Par Anthony Greenbank
Texte tiré et adapté du Readers Digest
février
1990, p. 90 à 94.